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Interview de Fred Pearce :L’apocalypse démographique n’aura pas lieu

Le 30 août 2011 à 0:45 par · 1 commentaire 

Fred Pearce est journaliste au « New Scientist » et publie des chroniques scientifiques dans des grands quotidiens de presse britannique et américaine. Il est aussi l’auteur d’un large éventail d’ouvrages, publiés en 12 langues, portant sur les grands enjeux de la biodiversité, du climat et du développement humain, notamment « Quand meurent les grands fleuves : enquête sur la crise mondiale de l’eau » (2006), « Points de rupture : Comment la nature nous fera payer un jour le changement climatique » (2008), « Les tribulations d’un consommateur ordinaire qui se prenait pour un écolo exemplaire » (2010). En 2001, il a reçu le prix du meilleur journaliste environnemental de Grande-Bretagne.


Rencontre à l’occasion de la parution en Grande-Bretagne de son dernier ouvrage « People Quake (1)», traduit en français sous le titre « l’apocalypse démographique n’aura pas lieu ». Au programme : la démographie et l’agriculture mondiale. Propos recueillis par Cécile Cros.

Dans votre dernier livre « People Quake » ou « La Bombe Humaine» en français (1), la surpopulation n’est pas le problème majeur auquel nous sommes confrontés aujourd’hui. Pourquoi ?
La bombe « population » est en train d’être désamorcée. Dans le monde, aujourd’hui, les femmes font deux fois moins d’enfants que leurs mères ; la moyenne mondiale actuelle est de 2,6 enfants par femme, ce qui fait que l’on se rapproche du seuil de remplacement des générations. La population mondiale va connaître un pic vers le milieu du 21e siècle. Si, au milieu du siècle dernier, lorsque le nombre d’habitants doublait à chaque génération, la surpopulation était le principal facteur de changement à l’échelle planétaire, ce n’est plus le cas aujourd’hui. La majeure partie des émissions de CO2 sont rejetées par des pays riches dont la population n’augmente plus beaucoup (et qui ont un taux d’émissions par personne bien plus élevé que celui qu’on enregistre dans les pays où les émissions continuent à augmenter). Ce qui joue le plus aujourd’hui dans la production alimentaire, ce n’est plus l’accroissement démographique, mais les changements de régimes alimentaires. Nous ne sommes plus en présence d’une bombe « population », mais d’une bombe « consommation ». C’est là que réside le vrai problème.

Selon certains experts, pour nourrir les 9 milliards d’habitants à l’horizon 2050 il faudrait doubler la production agricole. C’est une aubaine pour les investisseurs qui achètent dans le monde d’importantes surfaces agricoles et boostent les rendements grâce à une utilisation généralisée d’intrants chimiques, de semences transgéniques et une abondante irrigation, tout cela au détriment des petits producteurs qui n’ont plus accès à leur terre et à l’eau. Que pensez-vous de cette situation ? Comment va-t-elle évoluer ?
Ah ça, oui, les investisseurs ont leur plan d’action : il consiste à accaparer les terres des petits exploitants et des éleveurs pour créer de gigantesques sociétés agroalimentaires. Mais en fait, nous produisons d’ores et déjà assez pour nourrir 9 milliards d’habitants. Le problème, c’est qu’une grande partie de cette production sert à nourrir le bétail ou à fabriquer des agrocarburants. Ce qui doit être amélioré, c’est la distribution de la nourriture et le combat contre la pauvreté. (Même en période de famine, il y a de la nourriture à acheter… sauf que les populations n’ont pas d’argent.) Et cela ne se fera pas en lâchant la bride à l’industrie agroalimentaire. Cela risque même d’avoir l’effet inverse. Après l’éclatement de la bulle financière, je crains un éclatement plus important encore de la bulle alimentaire, qui pourrait vraiment faire des milliards de victimes.

Des milliards de victimes ?
J’exagère sans doute un peu quand je parle de milliards de victimes. Mais le meilleur moyen pour que les centaines de millions de ruraux africains (les plus pauvres parmi les pauvres) survivent et puissent se nourrir, eux et leur famille, c’est de les aider à améliorer leurs techniques agricoles, pas de les spolier de leurs terres pour les donner à l’industrie agroalimentaire dans l’espoir qu’ils trouveront du travail sur les nouvelles exploitations commerciales. D’une part, ce ne sera pas le cas, car l’agro-industrie est généralement mécanisée, et d’autre part, le but de l’industrie agroalimentaire sera forcément de faire des profits plutôt que de produire de la nourriture. Elle se tournera donc vers les agrocarburants ou le coton ou tout autre produit s’il est plus rentable. Donc le danger est bien réel. L’agro-industrie est souvent plus « efficiente » et produit davantage de dollars de profits par hectare, mais elle n’est pas plus efficiente en matière de production de nourriture par hectare. Ce sont les exploitations paysannes à forte intensité de main-d’œuvre qui le sont. Le problème, en Afrique, c’est qu’elles sont négligées et mises sur la touche depuis plusieurs dizaines d’années, maintenant. L’aide gouvernementale va ailleurs. Ce qu’il faut, c’est une renaissance de l’agriculture paysanne.

Etes-vous d’accord avec la position de certains experts selon laquelle l’agriculture biologique pourrait nourrir tous les habitants la planète ?
Je ne suis pas quelqu’un qui ne jure que par les préceptes de l’agriculture biologique, car ils ont davantage été établis dans l’intérêt des consommateurs occidentaux que dans celui des producteurs. Mais je pense que l’agriculture à faible utilisation d’intrants est la voie à suivre. Même l’industrie agro-alimentaire est d’accord avec cela, bien qu’il soit plus dans son intérêt de maximiser les profits que de nourrir la planète.


Ils pensent cela mais peu d’initiatives sont prises dans ce sens…
Ce que vous dites n’est pas entièrement vrai. Si ces entreprises peuvent obtenir les mêmes rendements avec moins d’intrants, elles le feront. L’une des raisons d’être des cultures génétiquement modifiées, c’est qu’elles sont résistantes à certains nuisibles et que cela réduit l’utilisation de pesticides. Les laboratoires travaillent également beaucoup à la mise au point de cultures qui nécessitent moins d’irrigation. L’agro-industrie est en outre favorable à l’agriculture sans labour, là encore parce que cela réduit les intrants et augmente les profits. Et en plus, cela permet de retenir davantage de CO2 dans les sols. Il peut donc arriver que la volonté de l’agro-industrie de faire le maximum de profits soit une bonne chose, mais ce n’est pas toujours le cas.

A l’avenir, quels sont, selon vous, les autres problèmes liés à la production alimentaire mondiale auxquels nous seront confrontés ?
L’eau est potentiellement un important problème dans de nombreux endroits. Le gaspillage de l’eau sur les exploitations est à la fois sidérant et épouvantable. J’ai d’ailleurs écrit un livre sur le sujet (3). Peu de mesures sont prises pour inciter à la protection des sols et de l’eau. Je prône pour ma part une « intensification soutenable » où l’on ferait appel aux véritables experts de la terre et de la production de nourriture : les petits exploitants agricoles.

Qu’entendez-vous par “intensification soutenable”

Eh bien, « intensification » veut dire obtenir davantage de cultures de sa terre et « soutenable » implique que cela ne nuise ni aux sols, ni à l’approvisionnement en eau, ni au reste. Cela nécessite souvent des activités à forte intensité de main-d’œuvre auxquelles l’agro-industrie se refuse, comme la construction de terrasses et la récupération de l’eau de pluie. Il peut également s’agir d’agriculture intensive à petite échelle, comme l’est souvent l’agriculture urbaine, qui consiste à faire pousser des cultures nutritives à haute valeur telles que les légumes verts. Et bien souvent, les petits exploitants savent mieux le faire que l’industrie agroalimentaire.

A ce sujet, dans votre livre « Les tribulations d’un consommateur ordinaire qui se prenait pour un écolo exemplaire » (4), vous parlez de millions d’anglais, jeunes pour la plupart, qui cultivent des lopins de terre dans les villes. Pensez-vous que cette pratique pourrait se généraliser et comment ?
C’est de toute façon comme cela que l’on pratique déjà l’agriculture sur une grande partie de la planète : des petits exploitants travaillant sur de petites parcelles. Je pense d’ailleurs que cette agriculture urbaine, qui représente déjà une source importante de nourriture et une vaste « industrie » cachée, va se développer. Elle va sans doute servir de terrain d’essai pour la plupart des initiatives en matière justement d’« intensification soutenable ». Les marchés urbains représentent une véritable mine à exploiter par les petits exploitants qui sont prêts à se lancer.

Etes-vous optimiste ?
J’essaie de l’être, même si c’est parfois difficile étant donné toutes les erreurs que nous commettons. Nous allons peut-être parvenir à relever les grands défis environnementaux tels que le changement climatique. Après tout, il est tout à fait possible de faire en sorte (grâce, entre autres, au système de plafonnement et d’échange des permis d’émission) que les entreprises aient intérêt financièrement à réduire leurs émissions plutôt qu’à les accroître. Nous ne le ferons peut-être pas, mais nous en avons la possibilité. Les technologies peu gourmandes en CO2 ne sont ni compliquées ni chères. Il faudrait modifier certains aspects du capitalisme, et le capitalisme a tout intérêt à ce qu’on le fasse. Je suis en revanche beaucoup plus pessimiste quant à notre faculté à résoudre l’autre grand problème auquel la planète est confrontée : le fossé obscène qui se creuse entre les riches et les pauvres. Je ne suis pas sûr que le capitalisme ait les outils ni la motivation pour ce faire…

Propos de Fred Pearce recueillis par Cécile Cros

Deuxième photo par Studbaker2008/Troisième photo par net_effect crédit Flick’r

Traduction : Agnès El Kaïm.

(1)     « People Quake, Mass migrations, Ageing nations and Coming population crash »  (Eden Project Books, 2011), en français : «  L’apocalypse démographique n’aura pas lieu ». Cet ouvrage paraîtra en France en septembre 2011 aux Editions La Martinière

(2)     En juillet 2008, le sud-coréen Daewoo Logistics annonçait qu’il venait d’obtenir du gouvernement malgache une licence d’exploitation pour cultiver pendant 99 ans du maïs et des palmiers à huile sur 1,3 million d’hectares de terres, soit l’équivalent de la moitié des terres arables de ce pays. Cet accord est en partie à l’origine des émeutes de janvier 2009 ayant conduit à la démission du président en exercice, Marc Ravalomanana

(3)     « Quand meurent les grands fleuves : enquête sur la crise mondiale de l’eau » de Fred Pearce (ed. Calmann-Lévy, 2006)

(4)     Editions La Martinière, 2010

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